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Analyse de grands débats


Débats Télévisés Barack Obama / Mitt Romney


16 octobre 2012 Durée 1h 30 65,6 millions de téléspectateurs 22 octobre 2012 Durée 1h 45 59,2 millions de téléspectateurs
Sham’s a décrypté pour le Journal Le Quotidien, dans le cadre de l’élection présidentielle américaine, le 2ème débat télévisé opposant Barack Obama à Mitt Romney, le 16 octobre 2012 (jour des Etats-Unis). Le compte-rendu, recueilli par Florence Labache, a été publié dans Le Quotidien du 18 octobre 2012 sous le titre «Obama-Romney, décryptage d’une joute verbale». Pour être plus complet, il reprend ici son analyse en la développant et en englobant le 3ème et dernier débat du 22 octobre 2012. Le 1er débat s’est tenu le 3 octobre et avait réuni 67 millions de téléspectateurs.

Trois débats, ou duels, comme se plaisent à les nommer les commentateurs, ont jalonné la campagne présidentielle américaine 2012 opposant Barack Obama, le sortant, à Mitt Romney, son challenger. Ces rendez-vous différaient aussi bien par leurs thèmes que par leurs formes, balayant les trois grandes figures de l’art oratoire. Au premier débat, les protagonistes étaient debout derrière un pupitre, au second ils étaient debout, sans élément matériel entre eux et le public, et pouvaient se déplacer pour parler, et au troisième ils étaient assis à table.
Nos propos, ici, portent essentiellement sur les deux derniers débats et surtout sur le second, plus riche en éléments oratoires et en développements analytiques.
Ce mardi 16 octobre, O (pour Barack Obama) arrive devant son adversaire plombé par sa très mauvaise prestation du premier débat. Le verdict des sondages était sans appel: R (pour Mitt Romney) est apparu plus convaincant à 67 % d’Américains. Un camouflet infligé à l’un des meilleurs orateurs de la planète. L’issue d’une joute oratoire n’est jamais écrite d’avance et les bons orateurs, à force de s’entendre dire par tous, même par leurs adversaires, qu’ils sont exceptionnels et époustouflants, finissent par baisser leur garde et négliger certaines règles dont le non-respect ne pardonne pas. Et leurs contradicteurs en face, sachant qu’ils ont à affronter des monstres de la parole en public, redoublent de préparation et finissent par se surpasser et dominer l’excellent tribun. O l’a appris à ses dépens ce soir là.
Un rappel qui a son importance: R venait de participer à 20 débats au cours des primaires de son parti et O n’avait plus connu de débat de ce format depuis octobre 2008, face à John McCain.
O aborde donc ce deuxième débat avec l’obligation absolue de reprendre le dessus, car l’impact désastreux du débat raté s’est immédiatement traduit en termes d’intentions de vote. Il est désormais devancé par R alors que plusieurs points les séparaient encore il y a quelques jours. J’ai pourtant entendu plusieurs commentateurs et journalistes (et non des moindres) affirmer, juste avant, que l’impact de ce genre de débat était faible sur le rapport de force électoral. Ils se sont trompés en beauté tant l’inversion fut nette, radicale et brusque après le premier débat. Néanmoins, aucun n’a fait son mea culpa. Enfin, passons! L’art oratoire, loin d’être une simple péripétie du calendrier, demeure un enjeu décisif du destin et de l’Histoire.

Qu’est-ce qui a caractérisé ce 2ème débat?

La Dialectique de l’Espace

Les candidats, assis sur des chaises hautes, se levaient et se rapprochaient du public pour écouter et répondre aux questions des citoyens présents, installés en demi-cercle. La modératrice, Candy Crowley, était placée au centre sur l’avant du plateau. D’entrée, on constate deux zones et une circulation de l’une vers l’autre. Comme au théâtre, nous les appellerons «le fond de scène» et «l’avant scène». Ils vont être le terrain d’un jeu subtil et d’un véritable rapport de force entre les deux protagonistes.
D’emblée, après avoir serré la main du gouverneur Romney, O se précipite vers le fond sur son siège, tandis que R demeure debout, jouissant manifestement des applaudissements qui se poursuivent en l’honneur des deux héros de la soirée. Réalisant sa maladresse, O se relève, quelque peu confus, pour «faire comme» R. L’un jouit de la pleine lumière et de cette grisante présence sur l’avant scène et l’autre se laisse aspirer par le fond de scène. No comment!
La suite du débat verra une plus grande occupation du frontal par R. Et qui dit frontal dit Front. On verra même O, sur une charge acerbe de R, tourner le dos à celui-ci et repartir prendre son verre d’eau sur le fond. Mépris ou reculade? O interpellera également à plusieurs reprises son contradicteur en étant assis sur son siège du fond, ne prenant pas la peine de se relever et de revenir. Mais tout terrain déserté est investi par l’ennemi. O, oppressé par cette présence massive et envahissante de R sur l’avant-scène, finit par lui lancer, dans un sursaut de révolte et d’agacement, cette injonction: «Asseyez-vous Monsieur le Gouverneur!»
Mais il n’était pas facile de déloger le gouverneur R, d’autant plus que sa base au sol et son implantation étaient parfaites. Stabilité et solidité. Tandis qu’en face O paraissait un peu sautillant (ce sont des micros mouvements). Est-ce dû au basket-ball qu’il pratique? On peut aussi noter la bonne mise en place de l’axe corps-menton chez R, alors qu’O a tendance, depuis toujours, à relever le menton. Inhabituel chez une personne de grande taille. Posture pouvant être interprétée (parfois à tort) comme un signe de mépris, de prétention et de fierté excessive.
Faussement soumis, R est parfois retourné à son siège, mais même assis et silencieux il a veillé à rester droit, contrairement à O qui, assis, n’a pas toujours respecté la verticalité, le tronc en arc de cercle. R a continué ainsi à affirmer fortement sa présence même dans ses silences. O a découvert en face de lui un Totem. C’est-à-dire un adversaire oratoire inexpugnable. Dès lors, il ne pouvait pas le terrasser, malgré son ressaisissement dans la deuxième partie de l’échange où on l’a vu revenir au contact, au frontal, ne se contentant plus d’asséner ses arguments coups de poing , mais les appuyant de tout son corps, dans les règles de l’art oratoire. Enfin un O qui ne lâche plus du regard, réactif, égal à lui-même. Mais en face, l’autre ne concédait rien et on n’a pas décelé d’erreurs préjudiciables chez lui, ni aucun manquement grave aux règles. Et l’équilibre n’existe pas dans la prise de la parole en public.

La Gestion du Regard

Fifty-fifty. L’orateur accroche le public du regard et son contradicteur fait partie intégrante de ce public. O avait tendance, en amorçant ses premières interventions, à baisser le regard au sol, comme s’il prenait le temps d’allumer puis de chauffer le moteur. Erreur. Ce temps là n’est pas accordé à l’orateur. Il n’a pas le loisir de retourner à son bureau, d’ouvrir des dictionnaires et de raturer des brouillons. Hic et nunc, dans la fulgurance de l’instant. Mais une fois relevé, son regard ne lâche plus et tisse le magnétisme de cette présence unique qui est la sienne. Il sait qu’une réponse ne s’adresse pas qu’à celui qui a posé la question, mais à l’ensemble des personnes présentes. R ne l’a pas fait. Il a privilégié sa réponse en la rendant exclusive. Il devrait se corriger sur ce point.
Cette fois-ci donc, contrairement au premier débat, le regard d’O ne disparaissait plus dans les limbes. C’est principalement en s’appuyant sur cette bonne gestion du regard qu’il a pu revenir dans la course et porter des coups impactants à R. Il s’est souvenu que la meilleure défense c’est l’attaque. N’avait-il pas justifié la perte du débat précédent par un excès de politesse de sa part? Selon lui, il «faisait la sieste» durant l’échange. Mais il aurait pu plonger plus profond ses serres ce jour là avec son regard. Il lui restait de la marge pour être plus insistant. Il a manqué du corps à corps.

Le Gain de l’Affect

Les orateurs américains savent bien jouer de la corde de l’affect. Et ce soir là R a surpassé O sur ce terrain. R s’est donc montré prompt à partager le malheur des pauvres gens. Il a étalé toute sa compassion, au risque d’en rajouter, pour les victimes de l’attaque contre l’ambassade américaine de Benghazi. Il s’empresse de citer des exemples de personnes qu’il a croisées et qui se plaignaient de leur sort. Ce sont en général des femmes. Encore plus touchant! L’autoportrait qu’il fait de lui vers la fin du débat cherche ostensiblement à émouvoir le téléspectateur américain: Missionnaire pour son église et pasteur pendant 10 ans, il n’a eu de cesse de voler au secours des indigents et d’épauler les chômeurs à la recherche d’un travail. A tout cela O a répondu par le «raisonnement» et la «démonstration». A l’affect il a opposé l’intellect. Une dérive bureaucratique du dirigeant au contact, au quotidien, des dossiers techniques et complexes de l’Etat. Mais on convainc plus efficacement par l’affect que par l’intellect, et cela le président-candidat le sait. Devant le malheur humainement incarné des pauvres gens, je représente, à travers ma candidature, le seul recours salutaire. C’est ce que disait R. O aurait pu citer à son tour des personnes ayant bénéficié des bienfaits de sa politique, en matière de réforme sanitaire, par exemple. Mais nada!

L’Elan du rêve

Pour quelle raison je vous demande de voter pour moi? A cette question de base la réponse de R est plus claire. On reconnaîtra que c’est plus facile quand on est dans l’opposition. L’O de 2008 incarnait pleinement le changement et un avenir meilleur. Celui de 2012 demande à ce qu’on lui accorde encore quatre ans pour finir le «job». C’est un peu vague. Mais pour l’instant le pays, en raison de la crise économique qu’il traverse, ne voit toujours pas la vie en rose. Quelle nouvelle espérance lever? Comment la formuler? Là-dessus le discours d’O a été déficitaire, tout comme celui de Nicolas Sarkozy en 2012. Que n’eut-il valorisé la significative baisse du chômage annoncé juste avant le débat? Que n’eut-il mis en perspective le sauvetage de l’économie qu’il a organisé à son arrivée à la Maison Blanche? C’était le moment de mettre en lumière les importantes réformes qu’il a conduites et les raisons d’espérer pour ces quatre années à venir, avec lui à la tête de l’Etat. Il ne suffit pas d’évoquer ces thèmes en les effleurant. Il faut surtout les marteler et les enfoncer solidement dans les têtes pour dessiner un lendemain meilleur et tracer dans le ciel l’Elan du Rêve. Au lieu de cela, O a plutôt employé son énergie à se défendre, à se justifier et à contre-attaquer. C’est pourquoi il est apparu au cours de cette campagne plus tendu et moins souriant que d’habitude. Et la belle et large ouverture de ses bras a souvent cédé la place à ce doigt trop souvent pointé. Que dire aussi de cet entêtement dont il a fait preuve à des moments à l’égard de l’animatrice qui essayait de l’arrêter lorsqu’il était hors-sujet? Cela ne fait pas joli pour un Président de se faire remballer aux yeux du monde entier pour ne pas avoir accepté d’obtempérer. L’autoritarisme et le passage en force ne paient pas toujours.
Quant à R, il a tout fait pour rassurer les Américains, jusqu’aux revirements de position successifs sur plusieurs sujets, à défaut de réussir à les éviter. Et ce sourire dont il ne se départit jamais, même lors des duels, fait tomber les peurs et achève de le rendre bien sympathique. La spirale mimétique est à l’œuvre. Il ne perd ce sourire qu’à de très rares moments, notamment lorsqu’O parle de ses impôts. L’évocation de sa situation personnelle l’agace sérieusement. Il y a là un point faible. Autrement, le reste du temps, R veille à bien «donner à voir» ce sourire et à lui joindre un volontarisme à toute épreuve. L’élan du rêve est incontestablement dans son camp. Et malheur à O si l’écho de cette question s’accroît chez les très nombreux indécis: «Et pourquoi pas essayer R?»
Les sondages d’après débat ont donné une légère avance à O lorsqu’ils n’évoquaient pas un match nul. Quelques jours plus tard, il y aura une égalité parfaite en termes d’intentions de vote. O n’a pas réussi à déboulonner R. Il n’a pas retrouvé son niveau d’avant les débats. R a cédé du terrain, certes, mais il n’est pas devancé. Le meilleur orateur au monde n’a pas réussi à terrasser son adversaire. Ce n’est pas un bon résultat.

3ème et Ultime Débat

Cette fois-ci, O va nettement reprendre le dessus. La politique étrangère, sujet de ce dernier duel, est un de ses terrains de prédilection. La mort d’Oussama Ben Laden, à elle seule, représente aux yeux des Américains un bilan remarquable et il ne manquera pas de la mettre en exergue.
D’entrée de jeu, R tient à rappeler, sous les traits de l’humour, une plaisanterie échangée en coulisse avec O, comme une tentative de placer l’échange sous le signe de la pacification et de la bonne camaraderie. Ceci reste inconscient bien sûr, mais le subconscient dit tant de choses en art oratoire! Cependant, malgré la courtoisie affichée, O n’a pas le choix. Il doit cogner et cogner fort et déployer tout son talent. On ne retrouve plus le R plein d’assurance des deux débats précédents. Le front et les yeux sont plissés et les gestes se sont raréfiés. Il ne s’adresse plus à son contradicteur et se raccroche du regard, comme on s’accroche à une perche, au journaliste Bob Schieffer. Du coup, ses épaules sont rentrées. Sa parole est parfois hésitante, laborieuse, à l’instar de quelqu’un qui marche sur un terrain mouvant, et au final, l’expression naturelle et spontanée semble avoir cédé la place à la leçon récitée. Rien de tel pour ragaillardir un O retrouvé qui en profite pour afficher sa fermeté de Commandant en Chef des armées. Et cette fermeté n’est pas une crispation car l’orateur assoit sa prestation sur une aisance contrôlée et parfaite. Il peut alors se permettre d’explorer un spectre émotionnel plus large. Il est successivement souriant, moqueur, drôle, puis à nouveau austère pour réaffirmer la fermeté qui sied devant la planète déchirée par les conflits et les menaces. Il s’autorise l’humour et fait mouche. C’est le signe que l’orateur se sent bien et jouit de l’ascendant mental. A R qui condamne la baisse du budget militaire en prenant comme exemple la marine dont le nombre de bateaux est passé de 313 à 285, O lui rétorque qu’on n’est plus à l’époque des baillonettes et des chevaux et qu’une armée moderne ne se gère pas comme un jeu de bataille navale. Accusant le coup, le camp R dira plus tard que la réplique était préparée et apprise. Peu importe! Il est des flèches affutées qui n’atteignent parfois pas leurs cibles.
Acculé, R ne retrouvera son sourire ironique qu’en reparlant d’économie. Il tentera en vain de ramener et de fixer le débat sur ce terrain où il se sent avantagé. Mais rien n’y fait, ce n’est pas le sujet du jour, ni son jour.
Nous reprocherons cependant aux deux rivaux d’avoir laissé, tout le long du débat, leurs coudes collés aux tables. Il a manqué de l’ampleur et de l’orchestration à la gestuelle et la totémisation du corps en a un peu pâti. Sentant la partie gagnée, O en a fait l’économie. C’est un tort.
Enfin, pour compléter sa riche palette émotionnelle, O reprend l’avantage (et même l’exclusivité) de l’affect. Il évoque l’exemple de cette fille qui lui a exprimé sa reconnaissance d’avoir vengé son père en tuant Oussama Ben Laden. Le dernier mot que son père lui avait dit au téléphone avant de périr dans l’attentat du World Trade Center était «je t’aime». Il cite l’exemple d’un soldat revenu heureux d’Afghanistan grâce à sa décision de rapatrier les troupes. Attaqué pour ne pas s’être intéressé à Israël, il relate avec des trémolos dans la voix sa visite au musée de la Shoah à Jérusalem. L’émotion a changé de camp. Et lorsqu’il s’adresse directement à la caméra pour conclure, sa tête est légèrement inclinée sur sa droite. L’attitude de l’imploration et de la prière. Il s’agit de solliciter le suffrage des citoyens qui, à l’approche du jour J, détiennent plus que jamais la clé du scrutin. Il se fait petit. Ce n’est pas une posture courante chez O. D’habitude il est droit et fier, ce que connote bien ce menton relevé. Ce soir là, l’orateur s’est fait violence. Il fallait bien cela pour qu’il soit déclaré vainqueur de cet ultime débat.

Débat Télévisé Nicolas Sarkozy / François Hollande

02 mai 2012 Durée 2 h 50 mn - 17,79 millions de téléspectateurs
La Télévision, la Radio et la Presse écrite avaient demandé à Sham’s de suivre et de décrypter pour eux le débat télévisé opposant les deux candidats qualifiés pour le second tour des élections présidentielles françaises de 2012. Les comptes-rendus ont respectivement été présentés sur les ondes de Radio Réunion le 3 mai, le plateau de Réunion Première le 5 mai et dans les colonnes du Quotidien de la Réunion le 4 mai. Dans un souci d’exhaustivité et de clarté totale, l’analyste reprend ici son développement.

Rappelons, en préambule, que l’enjeu premier de ce genre de débat n’est pas le contenu mais «l’art et la manière». Les programmes des deux candidats avaient déjà été suffisamment vulgarisés et relayés par les médias depuis des mois. Tout le pays ne vivait qu’au rythme de ce qui se jouait, jusqu’à plus soif.
Il s’agit donc, ici, d’évaluer, dans cette épreuve orale d’un genre particulier, la personnalité, le tempérament, la solidité, l’habileté, et la réactivité de chacun des protagonistes. Quant à la maîtrise des dossiers, ce point est supposé acquis à ce niveau, autrement il y a un problème grave. L’enjeu est si éloigné du fond qu’il suffit le lendemain d’écouter la question qui est sur toutes les lèvres: «qui a gagné?» et non pas «qu’est-ce qu’ils ont dit?». Voici reproduits les antiques combats au milieu des arènes. Et comme pour les gladiateurs, la foule amassée devant les écrans de télévision se passionne et compte les coups.

Ce soir là, de l’avis de tous (quasiment), à la surprise générale, c’est H (H pour François Hollande) qui l’a emporté. Une image des Guignols de l’info de Canal Plus, commentant l’issue du débat, montre S (S pour Nicolas Sarkozy) quittant les bâtiments de la télévision dans une ambulance! Les joutes verbales sont parfois cruelles.
La victoire de H fut si nette que son propre camp en est resté hébété, tant le renversement dans la maîtrise de l’art oratoire entre lui et S a été radical.

Dans les meetings S est manifestement largement au-dessus de son rival. Il ne se «couche» pas sur la tribune comme H. Sa voix est dans la bonne résonance et suit de belles courbes rythmiques. Sa gestuelle est épanouie et il maîtrise parfaitement la variation de ses émotions, avec des montées en puissance bien menées. A l’inverse, H néglige le respect de la verticalité et hérite en conséquence d’une «voix de tête» au bord de la cassure et de l’extinction. Il est dans le cri. Et on finit par s’inquiéter pour lui au lieu d’écouter ce qu’il dit. Pour l’imiter, les imitateurs commencent en général par placer leurs voix en résonance de tête. Il a encore manifestement des progrès à faire sur son élocution et le phrasé de ses discours. Dans le sillage de la non-verticalité, ses bras se muent en béquilles, asséchant ses gestes, et sa base au sol se résume à un basculement-appui d’une jambe sur l’autre. Heureusement qu’il développe une forte charge empathique. Mais arrêtons le massacre et revenons au 2 mai 2012.
Ce soir là, H donnera à voir une verticalité impressionnante (c’est plus difficile assis à cause de l’attirance de la table) tandis que son vis-à-vis apparaîtra recroquevillé sur lui-même, les bras souvent en appui sur la table. Et quand l’Axe est perdu le reste suit et se défait. C’est ce qui s’est passé pour S. Nous allons maintenant énumérer, si vous le permettez, ses erreurs les plus significatives.

- S a souvent abandonné H du regard pour s’adresser directement aux journalistes. Il a commencé assez tôt cette sortie de piste. Il s’est, par exemple, quasi-exclusivement adressé aux journalistes lorsqu’il a parlé du «juge de rétention». C’est également le cas à la fin, dans sa présentation du Président qu’il voudrait être. Il s’agit pourtant d’un «face à face» et non d’un «face à côté». Cette attitude pourrait être assimilée à une fuite.

- Très souvent, au lieu de développer son argumentation, S a renvoyé des questions censées gêner son adversaire. Ce jeu est dangereux car on se dépossède en même temps de son statut d’orateur pour le transférer à l’autre. C’est à l’autre de parler et moi j’écoute. Je subis. Pourvu que l’autre soit un peu habile et on se retrouve réduit au statut de spectateur, voué à un rôle passif. Dans la suite du débat, H se sentant autorisé par S à intervenir au milieu de ses segments de parole, ne s’est pas privé de l’interrompre constamment, mettant ainsi en place une véritable tactique de bourdonnementqui a beaucoup troublé son interlocuteur. Le danger, pour H, c’est d’apparaître agressif et non respectueux de son adversaire. Mais celui qu’on accusait de «mou» était plutôt en déficit d’agressivité et de pugnacité avant le duel. Ce torpillage ininterrompu du discours de S a donc joué en sa faveur. Et dire que c’est ce dernier qui a créé les conditions de ce piège, malgré lui, en renvoyant des questions! Etrange que S ne se soit pas rebellé!

-S avait souvent les mains jointes, le corps fermé, faisant entendre une petite voix en manque de résonance et donc insuffisamment affirmée. Voulait-il se construire à nouveau une posture de victime? Le procédé avait fonctionné contre Ségolène Royal cinq ans auparavant. S aurait dû se redresser et relever pleinement le défi. Nul ne l’aurait accusé cette fois-ci de faire preuve d’arrogance masculine et de vouloir écrabouiller et humilier la femme en face de lui.
Tout le long de ce débat, S a accepté, sans s’en rendre compte, inconsciemment, un ascendant mental sur lui. Etonnant! Sa posture exprimait déjà cela. Mais de surcroît il n’arrêtait pas de donner du «Monsieur François Hollande» tandis que ce dernier a souvent fait l’économie du «Monsieur» en le désignant. A un autre moment, agacé par le comportement effectivement autoritaire de H, S réplique par un « merci de me donner votre autorisation de parler ». Oh my God! C’est donc l’autre qui autorise, qui accorde la parole et donc qui est détenteur du pouvoir! Même sur le mode de l’ironie, ce jeu demeure dangereux car on confère par là même la légitimité de l’autorité à l’autre. Plus loin dans l’échange, H lui intime avec une certaine agressivité de lui répondre, et lui de retourner: «bien sûr que je répondrai à cette question». S obtempère. Il s’exécute. Incroyable! Il finira tout de même par se rebeller pour sortir de la nasse en s’appuyant sur la phrase-parade désormais classique: «je ne suis pas votre élève». On peut cependant y voir un aveu d’échec car, suivant toute vraisemblance, on aurait pu s’attendre que ce soit plutôt le super Président en place, plusieurs fois Ministre et ayant présidé aux destinées de l’Europe à deux reprises, qui fasse la leçon à ce «novice notoire» de H, sans aucune expérience gouvernementale.

- Compte tenu de tout ce que nous venons d’exposer, les attaques, somme toute assez dures, portées par S, n’ont pas pu ébranler la tour d’en face, même si celle-ci a vacillé à certains moments. Ce fut le cas lorsque furent évoqués Dominique Strauss Kahn et le«mensonge» réputé habiter H. L’insistance appuyée de S sur le courrier de France Terre d’Asile a manifestement quelque peu déstabilisé H, mais il a réussi à s’en sortir en serrant les dents pour laisser passer l’orage. Sa verticalité a certes bougé, l’amenant jusqu’à la limite de la brutalité parfois (à propos de Berlusconi par exemple et lorsqu’il a pointé son stylo comme une arme vers S), mais, sur l’ensemble de ce très long débat, elle a tenu.

- Dès lors H a montré un plus large spectre émotionnel alors qu’habituellement S se révèle un maître en la matière. On a vu chez H de l’ironie, de la moquerie, de la colère, du rire, et des sourires éclatants, notamment à la fin, comme pour conclure un combat qu’il sentait avoir remporté.
En conclusion, on rappellera que l’Art Oratoire est inégalitaire. Le rapport de force installé structurellement entraîne toujours un déséquilibre en faveur d’une des parties, déséquilibre qui a toujours tendance à s’accentuer au fil de l’échange, si le dominé ne produit pas un effort de redressement colossal. Ce jour là, l’ascendant mental était du côté de H et, en conséquence, S est apparu tendu, mal à l’aise, sur la défensive de bout en bout, jusqu’à cette note finale où il s’adresse aux potentiels électeurs du Centre et du Front National sur le mode de la supplication: «Aidez-moi!». Non, il n’a pas osé la confrontation totale.
Et pourtant H n’a pas été sans reproches. Hormis l’agressivité dont il a fait montre, il est également apparu hautain et arrogant. L’entourage de S avait raison de le signaler. Mais on notera que condescendance rime avec ascendance. Que celui que l’on qualifiait de «mou» et qu’on avait prévu d’ «exploser» se montre dominateur en sortant ses crocs et ses serres de rapace, cela ne peut que le servir. H s’est avéré également plus à l’aise dans l’échange vivant, le tac-au-tac et l’improvisation plutôt que dans la restitution d’un discours préparé. Il a un peu ânonné la présentation de son projet. La désormais célèbre anaphore «moi, Président de la République» a été dit sur un mode récitatif et quasi-scolaire. H se défend de l’avoir préparé mais nous refusons de le croire car au début de son énonciation il avait les bras croisés. La posture idéale de celui qui récite la leçon apprise. H devrait sérieusement travailler l’habillage vivant et spontané de ses discours pré-écrits. Ce que Mickaël Tchékhov appelle «l’illusion de la première fois». Un savoir-faire propre aux acteurs et qui s’avère ardu à appliquer. Mais la vraisemblance en dépend. Cependant, le martèlement de l’anaphore a achevé de cimenter dans les têtes sa légitimité de Président de la République, comme si le fait était déjà accompli. L’impact psychologique est indéniable. Les anciennes règles de la rhétorique sont loin d’être caduques.
L’enjeu suprême, ce soir là, tournait autour de la légitimité à être candidat, la crédibilité pour prétendre à la fonction, la stature de Chef d’Etat et l’affirmation de la force.
Dans l’ensemble H s’est montré plus respectueux des grandes règles de l’Art Oratoire que son contradicteur: totémisation du corps, voix vibrante englobant le corps dans sa résonance, liberté gestuelle, orchestration du discours, variations adaptées des émotions et accrochage permanent, et même très insistant, du regard. Il est apparu très sûr de lui, affichant sérieux et rigueur dans son comportement, comme s’il avait un besoin impérieux de démontrer qu’il maîtrisait aussi bien le contenu que la forme de ce face à face.
Non, H ne doit pas son élection qu’à l’antisarkozysme ambiant. Son talent y est aussi pour quelque chose et il l’a démontré aux yeux de tous au cours de ce débat. Il pouvait dès lors se gargariser en descendant du ring : «J’ai montré aux Français ce soir de quoi j’étais capable».
Néanmoins, un mystère demeure et plusieurs questions continuent de nous poursuivre, malgré nous: Pourquoi un aussi brillant orateur que S s’est-il trouvé à la déroute à ce point? Avait-il déjà jeté l’éponge dans le contexte de cette élection mouvementée et à l’issue très incertaine pour lui ? Voulait-il vraiment être réélu? Et s’il lui avait tout simplement manqué l’ultime règle de l’art oratoire: La Foi et la Conviction.

Débat Télévisé Ségolène Royal / Nicolas Sarkozy

2 mai 2007 Durée 2 h 45 mn 20 millions de téléspectateurs
Le Journal de l’Ile du 04/05/2007
LE METTEUR EN SCENE SHAM’S DECRYPTE LE DEBAT
«Royal s’est lâchée, Sarkozy s’est retenu»
Exercice de style et de stratégie, le débat de mercredi soir entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy a tenu toutes ses promesses. Alors que chaque camp revendique aujourd’hui avoir «gagné» le débat, Sham’s, metteur en scène de théâtre et spécialiste de l’art oratoire, revient sur ce qui fut selon lui «un régal de deux heures quarante-cinq minutes».

Sham’s, comment les deux candidats ont-ils abordé ce débat ?

L’enjeu était plus le comportement que le contenu. La stratégie de Sarkozy était de cultiver une image de chef d’Etat calme, posé, et de ne pas tomber dans la brutalité que certains lui reprochaient. Il n’avait pas intérêt à débarquer avec ses bottes de grand orateur, surtout devant une femme. A l’opposé, Royal avait à cœur de montrer qu’elle n’est pas si ronronnante, monotone, qu’elle avait une vraie personnalité et une capacité de résistance. Elle se retenait beaucoup pendant les débats précédents, alors qu’elle en impose en Poitou-Charentes. Nous avons assisté à une inversion comportementale. Royal s’est lâchée et c’est Sarkozy qui s’est retenu.

Comment ces stratégies se sont-elles caractérisées ?
Dès le début, Royal a montré énormément de présence. Elle se tenait très droite pendant que Sarkozy était recroquevillé, les bras sur la table, s’accrochant à son stylo comme à une bouée. Ses conseillers lui avaient dit de se faire petit, de ne pas chercher à dominer. Elle le fixait dans les yeux, s’adressait à lui directement et variait le ton. Elle a eu un boulevard. A force de subir, Sarkozy était vraiment en dessous, il s’adressait énormément aux journalistes et pas à elle, car il refusait l’affrontement. Il baissait la tête et attendait l’erreur de son adversaire.

Sarkozy a ensuite réussi à reprendre la main…
Cela a duré pendant une heure comme ça. Sarkozy s’est contenté de dérouler son projet en refusant d’en imposer. Et puis sur les retraites, Sarkozy a marqué un point, il s’est redressé, ses mains ont rythmé sa parole, et Ségolène a commencé à lâcher. Elle s’est tourné à son tour vers les journalistes, elle a superposé ses mains, ce qui lui a enlevé de sa liberté gestuelle.

Entre pugnacité et excès de zèle, comment qualifiez-vous l’offensive de Ségolène Royal ?
Dans l’art oratoire, il n’y a pas d’équilibre. Si on cogne et que le mur ne se lézarde pas, on finit par s’énerver. Et c’est ce qui est arrivé à Ségolène Royal qui a atteint son summum sur le sujet du handicap. Il n’y avait pourtant pas de quoi s’énerver autant. Mais comme Sarkozy pliait mais ne rompait pas…En pointant son doigt vers lui, elle a alors perdu sa verticalité pour tomber dans l’horizontalité. C’est très fâcheux, car cela signifie que c’est vous qui perdez.

D’autant que Nicolas Sarkozy a pu exploiter cet énervement…
Oui, c’était du pain béni pour lui. Il a pris l’ascendant mental en lui rappelant qu’un Président de la République devait savoir garder son calme. Il a adopté une toute petite voix, exprès. Elle lui a alors redonné son statut de victime qu’il exploite à fond aujourd’hui. Jusqu’à dimanche, l’UMP ne va pas arrêter de mettre en avant cette image de femme nerveuse.

Aurait-elle perdu des points avec ce passage sur le handicap ?
Oui, mais sa colère n’ira pas jusqu’à faire peur. Même si elle en a trop fait, elle s’est montrée humaine, avec de la poigne et du mordant, alors qu’elle avait jusqu’ici une image un peu trop lisse. Elle a compensé sa mollesse présumée.

Quel regard portez-vous sur la fin du débat ?
Près de 2 heures 45 de débat, c’est très long. Royal était épuisée. Sur les 30 dernières minutes, à cause de la fatigue, elle a laissé faire Sarkozy lorsqu’il la coupait, contrairement au début. Enfin, en lui cédant ses trois minutes de temps de parole pour conclure, il a voulu marquer sa force et son assurance. Il s’est payé ce luxe. Idem lorsqu’il s’est exprimé au sujet de Ségolène. Il a montré une ouverture, de la hauteur, tout en jouant de la condescendance et de l’ironie. Royal, elle, a refusé de s’exprimer au sujet de son contradicteur. Ce n’était pas habile. Elle aurait dû démontrer sa capacité à prendre de la distance face au jeu politique et à la rigidité idéologique.

Nicolas Sarkozy a-t-il finalement mieux maîtrisé le débat ?
Bien sûr. En tout cas il a choisi les sujets tout au long du débat. Royal s’est laissé embarquer. Ils ont passé vingt cinq minutes sur les 35 heures pour en arriver à dire qu’ils étaient d’accord pour ne pas les changer. Dès que le thème le gêne, Sarkozy a l’art d’en choisir un autre.

Quelle a été la clé du débat ?
L’enjeu émotionnel. Lui, il bouillonnait à l’intérieur. Son visage était rouge à des moments, gonflé de sang. Il devait prendre une petite voix de moineau alors que Ségolène Royal libérait totalement la sienne. Cela n’a pas dû être agréable à vivre pour Nicolas Sarkozy. Elle pouvait croire qu’elle parviendrait à le faire exploser, mais il a tenu. Il n’a montré aucun signe de fatigue. Elle, elle était plus sous l’influence de l’impulsivité émotionnelle.

UMP et PS se déclarent tous deux vainqueurs de ce duel. Qu’en pensez-vous?
Chacun a gagné quelque chose. Ségolène Royal montre qu’elle peut être le chef. Cela arrive tard dans la campagne. Elle a conquis sa légitimité d’oratrice et de candidate à la présidence. Elle a effacé les critiques sur son incompétence et sur le manque de contenu. De son côté, Nicolas Sarkozy a prouvé qu’il sait garder son calme et endosser la stature de Président. S’il ne s’est pas montré grand orateur come à l’accoutumée, il a été fin stratège avec un but unique: ne pas perdre. Ayant de l’avance dans les sondages, il n’a pas pris de risque. Il aurait pu marquer des points en se lâchant un peu plus, sans agressivité.

Propos recueillis par Sylvain Amiotte

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